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Début: aller dans article(et non page) et chercher le roman noir de la médecine)
LA CHANCE NE SE PRESENTE QU’UNE FOIS, MAIS ELLE A UN PRIX ELEVE
- Quand il faut choisir entre bonheur des enfants et promotion sociale-
Pendant 15 jours, je me suis consacrée uniquement au bonheur de mes enfants, j’apprécie d’avoir du temps à leur donner, rien n’est plus relaxant que la nage
dans les eaux froides de nos lacs, et mes enfants adorent avoir papa et maman toute la journée pour eux et pour profiter avec eux de l’eau, de la plage, et du soleil.
Nous n’éprouvons pas le besoin de partir loin de chez nous, ce pays est si bien adapté aux enfants, lacs, campagne vallonée. Nous sommes heureux même si au fond de moi, il ya comme une blessure
qui ne se referme pas, la douleur d’une trahison, celle de l’amour du travail bien fait jusqu’au dévouement pour votre employeur, qui vous trahit sans état d’âme, la désagréable impression que
vos confrères vous appréciaient tant que vous serviez leurs intérêts, mais ne se posaient aucune question sur les problèmes qu‘une mère de trois jeunes enfants pouvait rencontrer en perdant son
emploi.
La troisième semaine, je me mets en quête d’un nouvel emploi.
Je vais commencer par la clinique des Tourelles à Basseville. J’ai été en contact téléphonique avec le Dr Mégalo quand je travaillais à La Marine et Bélivieux, pour lui avoir muté une patiente
nécessitant une dialyse, il sait que c’est moi qui assurais le suivi médical de cette patiente. Nous prenons rendez vous et suite à cet entretien il me promet un emploi sous peu. Le Dr
Mégalo est un imposant personnage, le port de tête altier, une barbiche, obèse mais sans complexe, et, comme je devais le découvrir plus tard, d’un orgueil sans borne, imbue de lui-même, sans
scrupules et dépourvue de tout sentiment humain de compassion.
- Quelques temps plus tard effectivement le Dr Mégalo me convoque pour une embauche, il me propose de me former à la dialyse, car le week-end il n’y a qu’un médecin, et il peut arriver qu’une
dialyse en urgence doive être réalisée. Auparavant, il arrivait que le patient soit transféré en urgence à l’hôpital de Belleville pour être dialysé, mais cela n’est plus possible me dit-il car
l’hôpital de Belleville ne veut pas recevoir des patients d’un autre service de dialyse, estimant que chaque service doit avoir même le week-end un néphrologue capable d’effectuer une dialyse.
J’aime acquérir en médecine de nouvelles connaissances, quelque soit le domaine. Aussi je réponds que je me formerai avec plaisir si le conseil de l’ordre accepte qu’un médecin généraliste se
forme à la dialyse. Mégalo hausse les épaules et répond: « j’ai formé à la dialyse plusieurs médecins étrangers, et je n’ai pas demandé l’avis des administratifs du conseil de l’ordre,
ils savent très bien que l’on manque de néphrologues, s‘il y a un problème, j‘assume la responsabilité des gens qui travaillent sous mes ordres. »
Peut-être pensais-je en moi-même, mais s’il y a un problème mon assurance ne me couvrira pas, et qui me dit que Mégalo tiendra promesse et assumera une faute
professionnelle faite par un autre? Et si suite à ça le conseil de l’Ordre me radie? Les médecins étrangers n’ont pas ce problème, ils ne sont pas inscrits au conseil de l’Ordre. Quelle poisse
d’être française! Mégalo m’embauche et accepte que je ne me forme à la dialyse qu’après avoir reçu l’aval du conseil de l’Ordre, sinon me dit-il, « surtout n’adressez pas de patient à
Belleville lors d‘une garde de week-end, une urgence peut toujours attendre jusqu’au lundi et personne n’ira vous reprocher la mort d’un insuffisant rénal chronique! »En disant cela, non, le
Dr Mégalo ne fait pas de l’humour noir, il est on ne peut plus sérieux.
Quelques jours après mon entrée en fonction, Quelqu’un me demanda au téléphone dans le bureau des médecins.
« - Bonjour, je suis M Clean le directeur de la chaîne de clinique auquel appartient Les Tourelles. J’aimerais qu’on se rencontre pour discuter de vos conditions d’embauche.
Je connais votre cousine Gaëlle, c’est elle qui m’a parlé de vous, et j’ai demandé au Dr Mégalo de vous embaucher. Nous serions plus tranquille pour discuter si vous passiez à mon Bureau à la
clinique Voltaire à Nyon, vous est-il possible de vous y rendre?
- Certes répondis-je, avec plaisir. »
Comme convenu je me rendis à la clinique Voltaire où je fus reçu par M Clean.
« - Bonjour, me dit-il, je tenais à vous rencontrer à l’abris des oreilles indiscrètes. Aux Tourelles, Mégalo a du installé des micros dans les bureaux, car il a été au courant de
conversations que j’avais eu avec un médecin alors que nous parlions à voix basse et n’étions que tout les deux. C’est moi qui tenais à vous embaucher car je veux embaucher des médecins inscrits
au conseil de l’ordre, et Mégalo n’embauche que des médecins étrangers. Quel salaire vous a-t-il proposé?
- Il m’a demandé quel était mon salaire en tant qu’assistant à La Marine- Bélivieux, et m’a proposé le même, seulement auparavant je travaillais à temps complet, aux Tourelles je ne travaille que
4h le matin, y compris le samedi, hors le travail se fait essentiellement le matin et, mon domicile étant éloigné, six matin sont aussi prenant qu’un temps complet.
- C’est insuffisant comme salaire pour un médecin inscrit au tableau de l’Ordre, je veillerai à ce que vous soyez augmenté. Votre cousine Gaëlle est une amie de longue date, c’est elle qui m’a
dit que vous cherchiez du travail sur Basseville. Cela fait des années que je demande à Mégalo, d’embaucher des médecins français, inscrit au tableau de l’ordre. Je veux bien qu’il embauche des
médecins étrangers, mais je veux au moins un médecin inscrit au tableau de l’ordre des médecins, il me dit qu’on ne trouve pas de néphrologue.
- En ce qui me concerne, je suis médecin généraliste et le Dr Mégalo m’a proposé de me former à la pratique de la dialyse. Je serais enchantée de faire cette formation, encore faut-il que le
conseil de l’Ordre n’y voie pas d’inconvénients.
- Certainement, et faites moi connaître la réponse du conseil de l’Ordre, car je crois qu’il a formé déjà également trois médecins étrangers. D’autre part, je ne comprend pas qu’il y ait une
telle mortalité dans cette clinique, certes Mégalo me dit qu’il y a un certain nombre de patients qui sont des insuffisants rénaux au stade terminal, mais ce n’est qu’une partie de la clientèle.
Le taux de mortalité est nettement supérieur au taux de mortalité enregistré dans la clinique de Nyon, où pourtant nous ne recevons que des patients pour chimiothérapie anticancéreuse ou soins
palliatifs au stade terminal! J’aimerais connaître les raisons de cette surmortalité, je ne veux pas que cette clinique rachetée récemment, ait des pratiques contraires à l’éthique et ruine la
réputation de toute la chaîne des cliniques dont j’ai la responsabilité.
- Ce que vous me demandez est impossible, je sors d’une histoire conflictuelle avec des confrères à Bélivieux ce qui a motivé ma démission, je ne tiens pas à me retrouver dans la même
situation.D’autre part, si je critique un confrère, qui plus est supérieur hiérarchique, auprès d’un directeur administratif, je risque de gros ennuis avec le conseil de l’Ordre.
- Je suis au courant, le directeur de La Marine - Bélivieux m’en a parlé On ne peut pas laisser un médecin pathologique continuer à nuire, ce type est un parano dangereux. Si vous constatez
quoique ce soit qui puisse expliquer une telle surmortalité, si vous ne voulez pas me le faire savoir directement, à ce moment là faites un rapport au Dr Legrand, qui est le médecin chef de cette
clinique mais aussi le directeur médical de toute la chaîne des cliniques. D’accord?
- D’accord, mais je n’agirai ainsi qu’en dernier recours si le Dr Mégalo ne tient pas compte de mes observations.
- Oh, dans ce cas vous aurez intérêt à partir vite, car lui ne vous fera pas de cadeau.
Dans ce cas vous me donnerez votre démission et je vous formerai en cancérologie, je ferai de vous, comme je l’ai fait pour d’autres, un de mes chefs de cliniques en chimiothérapie
anticancéreuse. Le salaire de mes chefs de clinique varie entre 35000 et 40 000fr par mois alors que le salaire d’assistant dans les hôpitaux de Basseville est de moins de 9000 francs!
Et c’est ainsi que quatre semaines après avoir démissioné d’une galère, je me retrouvais dans une autre! Je n’avais pas l’intention de me
mêler à ces querelles internes, je voulais tranquillement gagner ma vie, et si le climat devenait insupportable, je démissionnerai après avoir trouvé un autre poste. Malheureusement même si dans
la vie il faut savoir choisir, le destin choisit pour vous. Très vite, j’appris à connaître la mentalité de mes confrères, tous médecins étrangers. Nous étions cinq, Le Dr Mégalo, médecin chef et
néphrologue, trois médecins à diplôme étranger, Rachida, une jeune femme qui avait la confiance du Dr Mégalo, Hamed, un jeune homme taciturne et susceptible qui se méfiait de tout le monde,
Mohamed, un brave père de famille, le seul à m’accueillir confraternellement et sembler éprouver une compassion humaine vis à vis des patients, le seul que les méthodes de Mégalo semblaient
choquer, tous trois avaient été formés à la dialyse sans être néphrologue, et enfin le Dr Girouette, pneumologue inscrite à l’ordre des médecins, sympathique, médecin attaché consultant une fois
par semaine, car le service recevait aussi des patients tuberculeux, mais qui occasionnellement assurait également des gardes de nuits.
A cette époque, je portais, cachée sous ma blouse, une grosse croix de crucifixion, cadeau dans mon enfance d’une vieille demoiselle appréciant que je rompe sa monotone
solitude. Cette croix, je la portais à chaque examen, mon bac, le concours en première année de médecine…et en toute circonstance où je me sentais en insécurité. Un jour en me penchant, la croix
s’échappa de dessous ma blouse et Mohamed, en la voyant s’exclama: « tu portes une croix? Alors tu es chrétienne?
- Oui, répondis je, de tradition catholique, mais je ne pratique pas le catholiscisme.
- Peu importe, me dit-il, j’avais remarqué que tu ne consommais pas de charcuterie, j’ai pensé que tu devais être israélienne comme Mégalo et qu’il t’avait fait rentrer pour nous surveiller. Si
tu portes une croix, c’est très bien, tu n’es pas juive, je peux te faire confiance. »
- Quelle idée! Je ne mange pas de charcuterie pour des raisons d’hygiène de vie, j’ai une tendance végétarienne. Eh puis, tu exagères, que tu me dises que par solidarité communautaire Mégalo
favorise l’emploie d’une israélienne, je veux bien, mais le terme « surveiller » est un peu fort, pour quelle raison serions nous surveillés?
- Non, je n’exagère pas! Je t’assure, il se passe des choses bizarres ici, un jour un patient, le jour de son admission n’avait pas l’air d’aller mal, et le lendemain il était mort, sans que
je puisse en savoir la raison.
- Alors dis moi, j’ai demandé au conseil de l’ordre la permission de dialyser, en attendant, si un patient doit être dialysé en urgence un week-end que je suis de garde, que faire? L’hôpital de
Basseville me le refusera-t-il? Faut-il mieux téléphoner avant ou envoyer le patient sans prévenir?
- Moi, cela m’est arrivé, je ne savais pas dialysé encore, j’ai appelé un taxi et je l’ai mis dedans direction Basseville, même si Mégalo est furieux, je m’en fou, moi je ne laisse pas mourir un
type en me disant c’est un pauvre type. Mégalo agit de façon très différente suivant la position social du patient, ou s’il appartient à une communauté. On a eu des curés retraités et des
religieuses, Mégalo était aux petits soins pour eux! Par contre, un patient qui a l’aide social, un marginal, peu lui importe qu’il vive ou qu’il meure! Je ne peux pas admettre que l’on traite
différemment un patient selon sa condition sociale. Et je te conseille d’être prudente, les murs ont des oreilles ici, il ne faut rien dire quand on est dans le bureau médical, il y a un
mouchard.
- Tu en es sûre? Peut-être tout simplement quelqu’un écoutait aux portes.
- Non, nous parlions à voix basse, les communications également il faut se méfier. Si on veut discuter tranquille, il faut aller dans l’autre bureau, près des vestiaires, j’ai inspecté la pièce
et j’ai la clef. Qui t’a fait entrer ici? C’est Mégalo?
- Difficile à dire, c’est moi qui suis allé trouver Mégalo, mais à en croire le directeur de la chaîne du grand Ouest, c’est à lui que je dois mon embauche.
- Tu le connais? S’il fait le ménage ici, tu peux l’influencer pour qu’il me garde?
- Je ne l’ai vu qu’une fois, il dit connaître une de mes cousines germaines. Je peux seulement te dire que si tu m’aides à survivre ici, je t’en serai reconnaissante, et ne manquerai pas de lui
faire part de ton soutien et de ton souci de travailler dans le respect du patient. De toute façon, j’attends l’aval du conseil de l’ordre pour me former à la dialyse, si je ne l’ai pas, je
chercherai un emploi ailleurs.
- Tu n’as pas à laisser ta place à un autre, tu es dans ton pays, bats toi pour garder ton emploi. De même je ne vois pas pourquoi tu serai payée moins que nous, le travail c’est le matin
surtout, l’après midi il n’y a rien à faire, sauf quand il y a des entrées mais ce n’est pas tous les jours. Toi tu es inscrite au conseil de l’ordre, tu fais moins d’heures, mais tu te déplaces
le samedi, et le samedi matin il y a souvent beaucoup de problèmes à régler, en plus il manque du personnel, avec l’horaire que tu as, tu risques de sortir en retard régulièrement pour terminer
ton travail, surtout le samedi.
- Comme tous les lundi, le Dr Mégalo organise une réunion avec tous les médecins, nous passons en revue tous les
patients, assis autour d’une table. Le Dr Mégalo interroge, prend des décisions, et nous fait part de ses idées de publications d’articles médicaux afin de favoriser la publicité et donc le
recrutement de la clinique: « nous pourrions faire passer un article montrant qu’aucun cas de tuberculose n’a été décelé chez nos patients dialysés malgré la présence dans le service de
patients qui nous sont adressés peu de temps après la mise en route du traitement anti-tuberculeux, puisque nous revoyons systématiquement nos dialysés. »Bien entendu, mon confrère Mohamed
trouve cette idée dangereuse, des tuberculeux voisinant des immunodéprimés, il faut être fou pour s’en vanter, mais il n’ose le dire ouvertement.
- Sauf ceux qui ne se présente pas à la consultation, rectifie mon confrère Mohamed.
- Peu importe, répond le Dr Mégalo, nous pouvons les exclure de l’étude, nous aurons encore une population assez grande pour la crédibilité de l’étude.
- De toute façon, surenchéris - je, c’est normal, le délai d ‘étude est trop court, une primo-infection se déclare en un à deux mois mais les signes cliniques peuvent passer inaperçus et la
tuberculose peut apparaître des années plus tard.
- Visiblement contrarié le Dr mégalo réplique: « de toute façon, si un de nos dialysés devenait tuberculeux, nous le saurions, la plupart revienne ici régulièrement.
Je me souviens également qu’au cours de cette réunion, il fut question d’hyperkaliémie d’un patient, Le Dr Girouette, pneumologue, demanda d’un ton léger:
« Au fait, c’est bien de l’aldactone que l’on donne dans les hyperkaliémie? » Mégalo leva les yeux au ciel et répliqua: « non, je vous ai dit que l’aldactone peut
donner une hyperkaliémie, chez un patient en hyperkaliémie, il n’y a que le lasilix que vous pouvez donner. Je vous l’ai déjà dit.
- Ah, oui, j’avais oublié, c’est vrai!répondit le Dr Girouette, d’un ton léger et sans complexes.
Mais je n’étais pas au bout de mes surprises dans cette clinique particulière, je m’aperçus ainsi que le clinique recevait également des patients ayant le sida .A cette époque,
l’épidémie du sida touchait encore peu de monde, et le personnel hospitalier y voyait surtout un risque de contamination professionnelle, et n’en avait pas la vision d’une pandémie menaçante. De
plus, on ne parlait pas à cette époque de tuberculose multi résistante. Constatant cela, je demandais au bon docteur Mégalo, n’y a-t-il pas de risque de recevoir à la fois des tuberculeux
récemment traité, dont le tubage de contrôle, BK négatif, après traitement antituberculeux n’avait pas encore été fait, et des patients ayant le SIDA, donc immunodéprimé, de même que les dialysés
ou ceux ayant un traitement immuno- suppresseur après greffe rénale, dans le même service?
- Non, me répondit Mégalo, ils sont dans des chambres individuelles, et les patients tuberculeux doivent mettre un masque pour sortir dans le couloir ».
Je restais septique sur l’efficacité de la méthode, me disant que certains pouvaient très bien enlever leur masque. E t puis un jour, jetant un œil par la porte fenêtre du balcon d’un patient
atteint du SIDA, je me rendis compte qu’il y avait un grand balcon commun à plusieurs chambres de patients, comme c’était le cas bien souvent dans les anciens sanatoriums, et l‘on pouvait ouvrir
la porte fenêtre donnant sur ce balcon. Je savais que dans certains services de rééducation, les veilleuses se plaignaient de retrouver des patients dans le même lit et n’osaient plus rentrer
dans les chambres. Sans aller jusque là, on pouvait supposer que des patients pouvaient communiquer par le balcon. De toute façon, je n’ai jamais vu de patients dans le couloir avec un masque sur
le nez! Quand je fis part à Mégalo de ma découverte du balcon, il entra en colère et me dit: « j’interdis aux patients d’aller sur le balcon, les portes fenêtres doivent être fermées,
qui vous a parlé du balcon?
Mais je n’étais pas au bout de mes surprises avec Mégalo, un jour, un patient, relativement jeune décéda sans que la famille puisse avoir le temps de se préparer à ce décès
brutal imprévu. Je savais qu’il avait donné comme consigne d’annoncer les décès par téléphone, ne pas faire venir la famille dans le service, et de leur dire de se rendre directement à la morgue,
de ne pas accepter d’entretien pour expliquer le décès.
Cependant, on m’avait toujours recommandé, et cela depuis l’époque de mes études d’infirmières, de ne pas annoncer un décès imprévu par téléphone. Aussi quand j’eus la femme du patient décédé, je
commençais par lui dire qu’il allait mal depuis la veille, et je vis qu’elle en était très surprise. Je trouvais plus humain de lui dire de passer dans le service dès que possible. J’en averti le
bon docteur Mégalo, qui une fois de plus entra dans une colère terrible et me dit: « je vous ai dit que je ne veux pas de famille éplorée dans le service, ça ne peut que mettre le moral des
patients à zéro! Vous les rappelez, et vous leur dites de se rendre directement à la morgue, et je ne veux pas les recevoir, s’ils viennent là, je les mets à la porte! Choquée
par tant d’inhumanité, je rappelais donc cette femme, lui annonçait un décès brutal, lui disant qu’on devait le transférer en chambre mortuaire, que le Dr Mégalo était absent ce jour,
qu’il était inutile de passer dans le service, que les affaires du patient lui seront remises quand elle se présentera à l’accueil où on la conduira en chambre mortuaire.
Une autre fois, un samedi, comme tous les samedi, il n’y avait qu’une infirmière pour deux étages, et elle était débordée. Je m’aperçu qu’un patient allait mal, je dus lui
faire les prélèvements veineux et les gaz du sang artériel moi-même. Il nécessitait une surveillance régulière, mais l’infirmière n’arrivait même pas à trouver le temps pour poser une perfusion,
elle le fit avec retard. L’infirmière se sentait incapable de le surveiller aussi souvent que nécessaire, c’était Mohamed qui était d‘astreinte pour le week-end. Je lui demandais s’il préférait
que je mute le patient où s’il pensait pouvoir assumer sa surveillance. Il confirma ce que je pensais, qu’il était impératif de muter ce patient, ce que je fis.
Le lundi, nous avions des nouvelles encourageante pour ce patient à Basseville, malgré cela le Dr Mégalo était furieux, me rappelant qu’il m’avait interdit de muter des
patients, même si l’infirmière, depuis peu dans ce service également, était complètement débordée, seule pour deux services, sans même une aide soignante, et que le patient relevait d’un service
de réanimation.
Et il me répéta, « personne ne vous reprochera le décès d’un insuffisant rénal chronique dialysé. » J’étais dépitée, j’avais du prendre en charge plusieurs patients dans un état
critique, j’avais du être à la fois l’infirmière et le médecin auprès de ce patient qui, je crois me souvenir, avait fait un choc septique et je ne savais pas installer une voie veineuse
centrale.
Il y avait également un autre mystère dans cette clinique. Je ne comprenais pas, au prix coûteux que revient un intérimaire à un établissement, que cette clinique ne compte
qu’un infirmier salarié, et tournait depuis des années, uniquement avec du personnel intérimaire. Je m’enquis de ce problème auprès d’une jeune infirmière, victime d’un malaise
hypoglycémique. « Ils tournent avec des intérims car personne ne veut être embauché ici, à cause de l’ambiance et des horaires de travail.
- Pourquoi, quel horaire faites-vous? Lui demandais-je.
- On travaille 7jours de suite, 12h par jour, du lundi au dimanche, nous sommes d’astreintes de nuit, mais comme il y a toujours des patients perfusés, nous sommes réveillés toutes les nuits par
la veilleuse, souvent plusieurs fois. Nous sommes souvent seuls, l’après midi par exemple ou le samedi, et l’on doit se débrouiller si on a des soins de nursing sans aide soignant. Ensuite nous
avons une semaine de repos, mais il faut plusieurs jours pour récupérer de la semaine précédente, c’est avantageux uniquement si on vient travailler de loin comme moi, mais dès que je trouve un
emploi, je quitte cet enfer.
- Mais je croyais que la législation, n’autorisait que des astreintes de nuits de 12h, mais que le service actif ne devait être que de 8h, le reste passait en heures supplémentaires, avec
majoration jusqu’à 50°/° au-delà de la dizième heure?
Le médecin du travail accepte ça?
- Quel médecin du travail? Il n’y a que des intérims ici, il n’y a jamais de visites du travail. Je crois qu’ils préfèrent payer une maison d’intérim et des heures supplémentaires plutôt que
d’embaucher. En embauchant pas, de plus, ils sont sûre de ne pas avoir de personnel syndiqué, si quelque chose ne plaît pas à Mégalo, il se débarrasse de nous sans problèmes.
Cependant, bien qu’allant de surprise en surprise, je ne me décidais pas à jouer les espions auprès de M Clean, j’avais
des enfants à charge, et tout problème que je pouvais rencontrer ne pouvais qu’avoir des répercussions dangereuses pour leur avenir, d’autant que mon mari, déjà à cette époque, craignait un
licenciement économique. C’est à ce moment là que je reçu un courrier du conseil de l’ordre des médecins, m’annonçant qu’il fallait impérativement être néphrologue pour dialyser en France.
Ce courrier me mit de mauvaise humeur, au diable ce satané « Ordre des médecins »! Encore une malédiction entravant l’exercice médical d’un honnête médecin qui
s’ajoutait à celle d’être une femme, une mère de famille(on m’avait expliqué à l’époque où je n’avais qu’un fils, qu’une jeune femme médecin ayant un enfant était la pire des candidates pour un
poste hospitalier, statistiquement, elles font deux enfants, l’embaucher revient à lui remettre « un permis pour faire le deuxième » et se retrouver avec un congé maternité sans pour
autant obtenir un remplaçant), en plus de l’handicap que représente le fait d’être français en France!
Je me souviens par exemple, qu‘en première année, un tiers de la promotion seulement était admis à passer en deuxième année, et d‘autres années dans certaines facultés le
pourcentage d‘admis était tombé à 10°/°! Les étudiants à nationalité étrangère n’avaient pas ce problème, une amie vietnamienne m’avait expliqué qu’il y avait un nombre de place réservés
aux médecins étrangers, à Nyon val d’ouest, il y avait seulement un siège de moins que d’étudiants, et parmi les étudiants, il y avait de manière évidente une « touriste »qui d’ailleurs
disparut de l’amphithéâtre avant même la fin du premier trimestre, tous, étaient donc assurés en ayant je crois un minimum de points de passer en seconde année. Cette fille était un grand cœur
d’une grande probité, elle voulait faire médecine, retourner au Vietnam même très mal payée, afin d’aider son peuple. Il en allait de même pour certaines spécialités que jadis on pouvait faire
sans passer l’examen d’internat, alors qu’il fallait une moyenne de 12 pour un français pour être reçu, 9 suffisait à un étranger car ils étaient censés être venus se former en France dans
l’intérêt de leur pays mais un grand nombre exerçait en France, plus tard, certaines spécialités furent réservés pour les français à ceux qui réussissaient l’internat, et encore le choix était
fait en fonction de la place, par contre un étranger pouvait toujours y accéder en faisant valoir sa nationalité étrangère, ainsi une étudiante ayant double nationalité, française et une
nationalité étrangère, put-elle se spécialiser en faisant valoir sa nationalité étrangère.
Quant à l’Ordre des médecins, je me demandais bien à quoi il servait si ce n’est à étouffer des scandales pouvant toucher des établissements hospitaliers. On ne l’avait pas
entendu quand le professeur Perrin, avait fait son « show télévisé » pour rassurer la population française après Tchernobyl, sur l’absence de dangers, quand de l’autre côté de la
frontière, les allemands prenaient des mesures de prévention contre l’iode radioactif. Il utilisait son aura de professeur de médecine au service du lobby nucléaire, alors qu’il n’avait pas
compétence pour s’exprimer. Le nuage radioactif ne contamine pas de manière inversement proportionnelle à la distance, des zones éloignées ont pu être fortement contaminés, divers facteurs locaux
et climatiques entraient en jeu. Se prononcer sur le risque de contamination ne pouvait donc qu’être le pari d’une équipe, physicien, météorologue…,mais certainement pas du ressort du discours
péremptoire d’un professeur de médecine! De même ai-je été assez surprise quand à une époque, les journaux, la télévision française, reprenaient la dénonciation « d’eugénisme » dans un
pays nordiques, avec stérilisation autoritaire de femmes après la seconde guerre mondiale je crois. N’y avait-il aucun « conseil de l’ordre » dans ce pays pour cacher ce scandale?
J’avais vu pire au cours de mon stage d’interne en psychiatrie de six mois, effectué au cours de mon internat de médecine générale.
A cette époque on pouvait trouver des patients rentrés mineurs à l’hôpital psychiatrique et qui n’en ressortaient qu’entre quatre planches, quand, vieillards, ils décédaient, sans pour autant
n’avoir jamais commis de crimes en ce bas monde.
Je me souviens notamment d’une petite grand-mère, repliée sur elle-même, discutant peu, docile et autonome. Je demandais à une infirmière pourquoi elle était hospitalisée, arrivait-il à l’hôpital
psychiatrique de servir d’hospice pour vieillards?
- « Elle, me répondit-elle, elle est là depuis toute jeune et elle n’est jamais sortie. Elle a fait partie des patients lobotomisés frontaux, cela s’est fait juste avant ou après
guerre, je ne sais plus. Il y en a eu plusieurs comme elle que le Pr Broussaille a adressé au chirurgien, pour éviter des crises de colères violentes, c’était des essais, mais ensuite, ils ne
sont jamais sortis de psychiatrie.
- Choquée, je demandais: mais de quelle crime s’était-elle rendue coupable pour subir une telle mutilation?
- Aucun, on demandait l’accord à la famille, c’est tout. Et ils avaient été internés le plus souvent à la demande de la famille. Vous n’avez qu’à lire son dossier, vous verrez. »
C’est-ce que je fis. J’appris qu’elle était corse, qu’à l’âge de dix neuf ans elle avait été internée au motif de « crises de colère violentes », jeune fille caractérielle, opposante
dans son milieu familiale mais n’ayant jamais fait l’objet d’une mesure judiciaire pour un quelconque délit. A vingt ans, elle subissait une lobotomie et ne devait plus par la suite ressortir de
l’hôpital du Vinassier sur Tronc près de Nyon. Cette histoire me remettait en mémoire des histoires où il était question de jeunes filles de « bonnes familles », opposantes à la volonté
paternelle, coupables de « mésalliance », de filles mères, et de honte familiale cachée derrière les hauts murs d’hôpitaux psychiatriques.
Il y avait d’ailleurs dans ce même service du Pr Broussaille, une histoire moderne équivalente à celles de filles de la haute bourgeoises ou de la noblesse de jadis.
C’était celle de My-An, vietnamienne, née de l’union d’un soldat des Etats-Unis d’Amérique et d’une sud-vietnamienne pendant la guerre du vietnam. Selon My-An, son père aurait été tué par les
nords vietnamiens, sa mère serait morte quand My An avait environ 5ans, enfant des rues, elle aurait été recueillie par une famille chinoise, qui tenait un restaurant et pour qui elle
travaillait, bien qu’étant qu’une jeune enfant.
A cette époque, j’étais donc interne en médecine généraliste dans le service du Pr Broussaille, mais il y avait également un poste d’interne en psychiatrie mais qui était resté vacant
pendant quelques mois, le Pr Broussaille me demanda donc d’endosser les deux « casquettes » ce que je fis avec joie, c’était pour moi la meilleure occasion de me former en psychiatrie,
je m’étais donc intégrée parfaitement à « l’équipe soignante » du fait de ce poste vacant, d’une assistante en psychiatrie qui prit ensuite ses congés, si bien que j’étais le seul
médecin présent au pavillon « des hortensias », le Pr Broussaille, passant une fois par semaine, mais que je pouvais joindre par téléphone en cas de besoin, les entrées étaient vu par
le service de porte, et le traitement psychiatrique mis en route par l’interne de psychiatrie présent à la porte. Il n’y avait pas un interne attitré à la porte mais tous les internes en
psychiatrie de l’hôpital avait un tour de garde à effectuer à la porte selon un planning établi.
C’est donc des circonstances particulières qui firent que je m’intéressais de très près à l’histoire des patients. Je lue le dossier de My An, et je restais atterrée, me
demandant si le précédent interne en psychiatrie avait toute sa raison où était « un visiteur du passé! » En effet, il écrivait ceci: « My An, vietnamienne adopté au Vietnam par
une famille chinoise, avait perdu sa mère, une prostituée selon la « mère adoptive » de My An, ce qui expliquait le goût de My An pour un maquillage outrancier, probable rémanence
mnésique inconsciente de sa mère qu’elle voulait imiter. L’invasion du Sud Vietnam par les vietminh, a chassé sa famille adoptive chinoise qui s’est exilée en France. Peu de temps après son
arrivée en France, My An s’est liée à une bande d’adolescents de son âge, qui l’ont aidé à fuir de chez elle. A l’occasion d’une intervention de police pour un petit délit de la bande, elle a été
remise à sa famille adoptive qui l’a ensuite adressée à l’hôpital du Vinassier, alors que My An parlait peu le français, sur le motif qu’ils ne pouvaient rien en faire, qu’elle ne pensait qu’à
partir avec des garçons. Elle fut donc hospitalisée pour… « nymphomanie » ce qui à cette époque (1985) semblait pour le moins anachronique compte tenu de la liberté de moeurs
existant déjà à cette époque!
Quand j’arrivais dans le service, il y avait déjà deux ans, qu’elle y était, ayant depuis son entrée, un traitement neuroleptil en gouttes et une injection intramusculaire de progestérone retard,
afin de la stériliser, car il y avait des relations sexuelles plus ou moins tolérés entre les patients, notamment dans les toilettes ou le parc qui était immense. C’était le cas de My An
m’avait-on dit, elle aurait eu des relations sexuelles avec un patient d’une trentaine d’années, car il était question qu’il sorte et ait un appartement thérapeutique, c’est-à-dire avec passage
d’infirmiers psychiatriques à domicile, et My An espérait qu’il l’emmènerai avec lui.
Mais My An maintenant s’exprimait très bien en français, et son histoire était très différente de la version de la famille adoptive, selon elle, elle avait été recueillie alors
qu’elle vivait dans la rue pour travailler au restaurant tenu par la famille, elle disait avoir été maltraitée, attachée par les mains, et pendue ainsi à un mur, les bras au dessus de la tête,
battue. En France le père de famille s’est retrouvé à faire la plonge dans un restaurant, My An devenait un inutile fardeau. Elle accusa son beau père de tentative de viol, se serait enfuie pour
cette raison. Elle dénonça donc son beau-père au Dr Broussaille qui ne la crut pas, le père chinois lui inspirant confiance. Cependant il convoqua le père qui vint, accompagné par son fils, et
leur fit part des accusations portées sur le père par My An, tous deux les récusèrent catégoriquement. Cette année, My An allait sur ses 18ans, elle refusait de se rendre le week-end chez cette
famille chinoise, mais le Dr Broussaille s’opposait à ce qu’elle reste le week-end à l’hôpital car il avait fait une demande pour elle de placement dans un CAT pour handicapés mentaux, où elle
devait être formée à un travail manuelle pour un poste réservé aux travailleurs handicapés; hors cette institut fermait le week end. Selon le Dr Broussaille, il était donc impératif qu’elle garde
le contact avec sa « famille adoptive » afin que cette dernière la reçoive les week-end, condition essentielle pour que son dossier d’admission à ce CAT reçoive une réponse
affirmative.
- Mais elle me semblait si désespérée, terrorisée à l’idée de retourner le week-end dans cette famille chinoise, que je pris l’initiative de la sauver en prétextant qu’elle devait rester à
l’hôpital ce week-end pour raison médicale. En effet, avec ténacité j’avais dû me battre pour faire admettre qu’il pouvait être dangereux de laisser ainsi une jeune fille sous progestatifs à
haute dose injectable dans un but contraceptif, surtout qu’elle présentait des signes d’hyperprolactinémie avec une galactorrhée permanente(écoulement de lait par les seins en dehors de condition
physiologique c’est-à-dire l’allaitement) depuis plus d’un an, conséquente du traitement et l’on pouvait craindre le développement d’un adénome hypophysaire iatrogène. D’autre part, une tel
contraception, entraînant une atrophie permanente de l’endomètre sur plusieurs années, n’était pas dénuée du risque de favoriser une stérilité ultérieure et je ne voyais pas de quel droit on
risquait de la priver d’être mère, alors qu’elle ne rêvait que de se marier et d’avoir des enfants. Sans conter les conséquences psychologiques de ce traitement institué alors qu’elle n’avait que
16 ans, l’absence de règles, la somnolence, un développement mammaire important et la présence de lait et d’une tension mammaire permanente. Mais si elle tombait enceinte, il y avait fort à
parier qu’elle refuserait l’avortement, mais il était certain qu’on ferait pression sur elle pour qu’elle avorte, voire, on se passerait de son accord. Il y avait déjà eu dans le service une
histoire compliquée d’IVG d’une patiente, et le Dr Broussaille ne voulait pas avoir de nouveau le même problème. De plus, il avait décrété que l’ardent désir de Muy An de fonder une famille était
lié à son vécu d’orpheline, mais qu’elle serait toujours trop immature pour être mère, donc le problème de préserver sa fécondité ne se posait pas. Je réussis donc à faire « d’une pierre
deux coups », j’obtins l’autorisation de faire une bilan sanguin complet à Muy An ainsi qu’une radio de la selle turcique, d’évaluer en fonction de la
prolactinémie s’il y avait risque d’adénome, et de prendre comme excuse son maintien à l’hôpital ce week end, en prétextant que le bilan devait se faire sur trois jours de suite. Mais je
prévenais Muy An que je ne pourrais pas bloquer sa permission de sortie les autres week-ends. D’autre part, je décidais de m’intéresser à sa garde robe, nous étions en hiver, et il m’arrivait de
la voir marcher dans le parc enneigé de l’hôpital avec de simples sandales en caoutchouc comme celles que les enfants mettent pour marcher en été sur le fond caillouteux d’une rivière ou d’un
lac. Je demandais donc à la femme de service, car compte tenu du manque de personnel même celles qu’à l’époque on nommait « femmes de service » s’occupaient des patients, pour quelle
raison Muy An ne portait que des sandales rouges en caoutchouc. Elle me répondit: « Oh, c’est fréquent chez les patients psychiatriques, ils ne sentent pas le froid, My An aime ce qui
est voyant, la couleur rouge de ces sandales doit lui plaire, elle les portent toute l’année, et elle aime être dehors, elle sort tout les jours. » Septique, j’interrogeais My An qui ne me
semblait pas arriéré mentale, ni délirante:
- Je t’ai vu ce matin dans la neige, pourquoi ne mets tu pas des chaussures d’hiver pour sortir?
- Je n’ai pas d’autres chaussures, ce sont les seules que j’ai depuis que je suis entrée à l’hôpital, je voudrais bien m’en acheter, j’ai un peu d’argent que je gagne en faisant le ménage, mais
il faut que quelqu’un m’accompagne à un magasin et qu’on me donne une permission.
- Je vais faire une liste de trousseau, je vais demander à Mme Lopez de vérifiez ce que tu as, et ce qu’il manquera, ta famille devra le fournir, à commencer par les chaussures.
C’est ainsi, que le Dr Broussaille appris, après confirmation par le personnel que My An qui avait peu de linge, n’avait qu’une paire de sandales en caoutchouc depuis deux ans! A ma demande, sa
sœur adoptive finit par lui apporter des sous vêtements, mais pour ce qui était des chaussures, impossible. Le Dr Broussaille me demanda de « ménager » sa famille adoptive, sa seule
chance de sortir de l’hôpital, d’aller en CAT qui posait comme condition, l’existence d’une famille d’accueil pour le week-end.
Mieux valait une mauvaise famille que pas de famille du tout ne cessait-il de répéter.
Je proposais donc que My An, sorte accompagnée par un membre du personnel pour s’acheter une paire de chaussure avec son argent de poche gagné en faisant un peu le ménage dans le service. Par la
suite, je voulais qu’on lui apprenne à être autonome pour de courts déplacements dans Lyon, afin qu’elle puisse sortir seule car elle allait bientôt être majeur. Ma proposition ne fit guère
d’enthousiastes parmi les membres du personnel, ils n’avaient pas le temps me dirent-ils. Pourtant les infirmiers sortaient également pour visiter des patients du secteur géographique auxquels
était rattaché le service. Une infirmière me donna l’explication: « moi, j’aime bien My An mais si je la sort, les autres se croiront obliger de le faire aussi. Ce n’est pas une
question de temps, elles n’en ont pas envie, c’est tout, et si je le fais, c’est à moi qu’elles s’en prendront, l’intérêt que vous lui manifestez commence par les agacer. » Puisqu’il en
était ainsi, je décidais donc de demander au Dr Broussaille la permission de sortir moi-même My An pour lui acheter une paire de chaussures. Il me l’accorda mais me mit en garde:
« faites attention de ne pas créer de liens affectifs avec un patient, vous ne pourrez plus vous en débarrasser et il peut perturber votre vie de famille. My An est une perverse qui se met
en situation d’échec, je suis sûre que les accusations contre son beau père sont mensongères. Nous avons essayé de la mettre à l’école près de l’hôpital, en classe de CM1, mais elle a dit à des
élèves qu’elle habitait au Vinassier et les parents d’élèves se sont mobilisés pour demander son renvoi. Elle n’est pas bête, elle a très vite appris à compter et parler avec les élèves
infirmiers et le personnel, elle devait bien se douter qu’en disant qu’elle vivait dans un hôpital psychiatrique, elle allait entraîner un tollé général. »
- Mais a-t-elle conscience d’être dans un hôpital psychiatrique?
- Évidemment, depuis le temps qu’elle y est. Écoutez, j’avais un confrère qui s’était intéressé à un jeune pervers, maltraité dans son enfance, qui avait eu des condamnations pour attouchements
sur mineur. Il finit par l’installer chez lui, mais il devint jaloux de ses enfants et les menaça, quand il le mit à la porte il craignait qu’il ne se venge sur ses enfants, ce fût l’enfer.
Je pensais en moi-même, je n’aurais pas intégré dans mon milieu familial un tel personnage, et je ne voyais pas le rapport avec My An, si ce n‘est que peut-être le Dr Broussaille voulait me faire
comprendre, que My An qui était une jolie eurasienne qui cherchait à se « caser«, pouvait chercher à séduire mon époux. Mais il n’y avait aucun danger de ce côté-là, il y a des hommes qui
fantasme sur des femmes d’une autre race que la leur, et d’autres qui n’éprouvent aucune attirance pour une femme d’une autre race, et mon mari était dans le deuxième cas. De toute manière,
j’étais mariée, enceinte, je n’avais même pas une chambre pour le bébé que j’installerai dans la salle à manger, je n’allais sûrement pas loger My An chez moi!
Je sortais donc My An, accompagné de mon mari, un après midi, dans un centre commercial de Nyon. Sa joie, son émerveillement, sa fierté d’être libre en notre compagnie étaient émouvantes. Quand
on rentra dans le magasin de chaussures, un grand nombre de chaussures semblaient lui plairent, mais elle « flasha » subitement sur une paire de bottine à talons hauts. Je tentais de la
raisonner: « si tu n’as qu’une paire de chaussure, tu devrais peut être choisir une paire de chaussure mieux adaptée à la marche dans le parc, des souliers bas, si tu n’es pas habituée à
marcher avec des talons hauts, prend un autre modèle, tu auras du mal à marcher. » Mais cette paire de bottine lui plaisait énormément, faisant briller ses beaux yeux de convoitise, et
dessiner sur ses lèvres un sourire d’enfant émerveillé devant un sapin de Noël.
- Laisse la faire, dit mon mari, elle est si heureuse, elle est majeure, tu ne vas pas choisir à sa place! Il a raison, je lui demande seulement:
- Combien as-tu d’argent My An, as-tu assez? Tu as vu le prix? Elles sont plus chères que les souliers bas.
- Il me manque dix francs, on peut marchander peut-être.
- Non, mais ne t’inquiète pas, je vais te donner dix francs, mais n’en parle à personne à l’hôpital, compris?
- Oui, merci beaucoup.
Et nous repartons, direction l’hôpital du Vinassier, je ne veux pas être accusé « d’investissement affectif » ce qui casserait ma crédibilité dans le service, et par là même
m’empêcherait du même coups de défendre les intérêts de My An.
Car j’ai d’autres projets pour elle, je vais parler d’elle à un externe en médecine vietnamien et lui demander de venir discuter avec My An en vietnamien. Cela lui fera plaisir. La barrière du
langage nous gêne pour des discussions autre que les besoins du quotidien, en plus, il nous dira si elle lui semble parfaitement cohérente quand elle lui exposera son vécu au Vietnam et ici.
Je prévois donc un entretien avec My An, cet étudiant, et en avise le Dr Broussaille à qui cette idée semble plaire.
- My An est enchantée de voir ce jeune, externe en médecine, vietnamien, qui s’est déplacé pour elle. La conversation va bon train, My An déballe son passé, de temps en temps l’étudiant me
traduit, puis à la fin de l’entretien, il me fait part de ses impressions. C’est une jeune fille comme toutes celles de chez nous, elle ne pense qu’à se marier, une fille au Vietnam doit se
marier, je ne veux pas revenir la voir car elle pourrait se mettre en tête de m’épouser. Je suis d’une famille importante au Vietnam et je ne veux pas qu’elle ruine ma réputation en disant par
exemple que je lui est promis de l’épouser, qu’elle s’imagine si je reviens que je veux l’épouser, cela ferait beaucoup de peine à mon père. Elle a connu la rue, elle dit certainement vrai quand
elle dit que la famille chinoise l’a recueillie pour travailler, c’est courant le travail des enfants. Et en Chine comme au Vietnam, l’honneur d’une famille est lié au père, on n’hésitera pas à
sacrifier un membre de la famille pour sauver le père, même si le fils sait qu’elle dit vrai en accusant son père de vouloir abuser d’elle, il ne le reconnaîtra pas, en plus elle n’est pas de
leur sang et en France elle est devenue un poids mort inutile. Je suis sûre qu’elle dit vrai, elle aurait mieux fait de rester au Vietnam, le régime communiste a fait beaucoup pour les enfants
des rues, même nous, dans quelques temps pourront nous peut-être rentrer.
Je demande donc à My An si elle voudrait retourner au vietnam.
-Ouh, non, mon papa soldat américain, communistes tués mon papa à moi! Je veux jamais aller au Vietnam, maman morte. On lui demande si elle sait où elle est, elle nous répond « c’est un
camps, on l’a mise là car elle est réfugiée, elle espère avoir l‘autorisation de quitter ce camps et pouvoir vivre en France. On lui explique que c’est un hôpital, elle en est très surprise.
- Je lui demande alors si elle a des frères et sœurs, et, oh surprise, voici qu’elle nous donne une adresse qui serait celle d’un frère et semble appartenir à une fratrie de plusieurs enfants!
Dans son dossier, il était question d’enfant unique d’une prostituée!
Je me souviens d’avoir dit à My An d’écrire une lettre à cette adresse, mais elle n’a jamais eu de réponse, mais j’ignore si elle avait timbrée seulement correctement son courrier.
Ce jeune externe vietnamien, s’il craint les pièges matrimoniaux, n’en reste pas moins décidé à lui venir en aide. Il appartient à la communauté vietnamienne catholique de Nyon et il me promet de
contacter un prêtre vietnamien, qui se chargera de lui trouver une famille d’accueil. Le Dr Broussaille me félicite d’avoir organisé cette entrevue, il ne peut que reconnaître que My An n’est
peut être pas aussi « « perverse » que « l’équipe » la décrivait, ni sa famille d’accueil aussi digne de confiance, mais dit-il, ne perdons pas de vue l’essentiel, son
unique chance de sortir d’ici est de partir dans un CAT pour patients présentant une débilité modérée pour obtenir un travail en milieu protégé. Et pour cela il faut qu’elle ait un hébergement le
week-end, « un tiens, vaux mieux que deux tu l’auras », sa « famille chinoise » acceptait de la recevoir le week end, il ne faudrait pas couper les ponts avec eux pour une
famille qui enthousiaste initialement, pourrait par la suite renoncer parce que My An les déçoit.
Quelques jours plus tard, un prêtre vietnamien me téléphone dans le service, il me propose son aide pour intégrer My An dans la communauté vietnamienne. Je lui propose donc de le rencontrer ainsi
que le Dr Broussaille.
Nous nous sommes retrouvés à quatre pour envisager l’avenir de My An , moi, le Dr Broussaille, l’externe vietnamien, et le prêtre le Dr Broussaille se montre très aimable, car je sais par le
personnel que c’est un catholique pratiquant. On fait venir My An, elle a 18 ans mais on lui en donne 15, elle a un joli visage d’ange, le teint un peu cuivré, de grands yeux en amandes tel qu’en
rêve toute jeune asiatique, et une voix douce, presque enfantine, elle doit mesurer autour d’un mètre cinquante ou cinquante cinq. Le prêtre est sous le charme, elle fait si jeune, il peut
certainement lui trouver une famille d’accueil. Il propose de nous inviter, moi et My An à la fête du nouvel an ou de Noël, je ne sais plus, de la communauté catholique vietnamienne, « comme
ça, nous dit-il, si un couple veut l’accueillir il pourra la voir discrètement et se présenter à elle naturellement, je vais également vous donner l’adresse de Sœur Marie-Ange, qui pourra
éventuellement s’occuper d’elle, la sortir, la recevoir, puisqu’elle s’occupe du catéchisme. »Mais sœur Marie - Ange s’avéra très décevante, quand je la joignit au téléphone elle me
répondit: « Oh, mais avec la préparation de notre fête, je n’ai pas un instant de libre, ce genre de cas me semble t-il, relève des services sociaux. Comme quoi, on peut être religieuse
et mondaine! Le prêtre, lui, en tire la même leçon que moi, il n’y a pas qu’en URSS que les hôpitaux psychiatriques servent à emmurer ceux que la société a décidé de rejeter.
Un dimanche je vais donc chercher My An pour l’accompagner à cette fête, il est convenu que je l’emmène et que quelqu’un la raccompagnera. J’en profite pour tester My An, dire
qu’elle a vécu dans la rue n’a en rien déclenché la sympathie de « l’équipe » mais plutôt la méfiance, surtout quand j’ai dit qu’elle était arrivée à m’ouvrir mon cadenas de vestiaire
dont j’avais égaré la clef. Depuis l’achat des chaussures, elle n’a plus un sou, je laisse mon porte monnaie bien en évidence dans la voiture et lui dit: attend moi dans la voiture, je vais voir
si la fête se déroule bien là. Il y avait un grand nombre de pièces dans ce porte monnaie, quand bien même elle aurait pris quelques francs, je ne lui en aurais pas tenu rigueur.
J’avais précédemment compté la somme exacte dans le porte monnaie, quand plus tard je vérifiais la somme, je constatais qu’il ne manquait pas un centime, My An, dans le plus extrême dénuement ne
prenait pas un centime à un médecin qui l’aidait de son mieux. C’était une fille honnête, mais elle n’était pas à son avantage ce jour là.
Une patiente lui avait prêté son maquillage, je lui avais fait essuyer en partie, mais il en restait encore trop, cela la vieillissait et faisait vulgaire, le maquillage sur son teint cuivré
ressortait trop. Quand je suis allée la chercher, elle m’attendait devant l’ascenseur et elle s’y est engouffrée dès qu’elle m’a vu, je n’ai pas osé la renvoyer se nettoyer le visage dans sa
chambre. Je ne pouvais rester à la fête avec elle, malgré l’insistance du prêtre, car nous devions nous rendre chez ma belle mère. C’était dommage, très certainement le prêtre savait qu’en
restant, j’aurais aidé My An à s’intégrer, et peut être pensait-il, par l’intermédiaire de My An crée des liens amicaux avec un médecin français. Au lieu de ça, en la « déposant », ils
avaient peut être l’impression que je m’en débarrassais comme d’un encombrant. J’expliquais au prêtre que si je restais à la fête avec My An, on risquait de me dévaloriser en disant que je créais
un contact affectif avec un patient, cela pouvait nuire à mon avenir professionnel, mon mari aussi ne comprenait pas que je m’investisse ainsi, j’allais avoir un bébé et c’est à lui que je devais
penser en priorité. Mon travail, mes études, laissaient peu de temps libre à notre couple, je ne pouvais empiéter plus sans que mon mari en prenne ombrage.
Ce n’est donc que le lendemain que j’eus des nouvelles du déroulement de la fête. Je vis d’abord My An, elle n’était pas contente du tout, « personne ne m’a parlé, et
personne ne m’a donné de riz vietnamien car je n’avais pas d’argent. Alors j’ai pleuré et une dame est venue vers moi et m’a demandé pourquoi je pleurais, je lui ai dit je n’ai pas mangé de riz
vietnamien. Elle m’a demandé mon nom et m’a dit qu’elle viendra me voir à l’hôpital, de dire qu’elle est ma cousine ».
- « Cette idée ne me plaît pas, si on s’en aperçoit, on ne te laissera plus sortir. »
J’ai eu ensuite le prêtre au téléphone, il m’a dit être surpris qu’on ne lui est pas offert du riz, il était trop occupé pour veiller sur elle. Juste derrière nous, car je m’étais assise quelques
minutes avant de partir du fait de l’insistance du prêtre, il y avait un couple âgé, c’est eux que le prêtre espérait qu’ils prennent en charge My An, mais son maquillage les avaient rebutés, et
ils ont préféré l’ignorer. Heureusement, il y avait Mme N’Guyen qui, mère de quatre enfants, ne pouvait la prendre chez elle, mais elle lui rendra visite, et demandera des permissions pour la
faire sortir.
- Je vais ensuite dans l’office du service, il y a le nouvel interne en psychiatrie, c’est la pose, on discute des patients. Les commentaires vont bon train « elle s’est de nouveau mise en
situation d’échec » déclare un infirmier, « elle s’est arrangé pour pleurer et attiser la pitié. On ne sait pas qui est cette femme qu’elle a rencontré et qui prétend être sa
cousine. » « Si elle vient la voir, cela peut encourager la famille chinoise a l’abandonner complètement. »
- C’est déjà fait, répondis-je, sa « sœur » a apporté des sous vêtements, mais du jour où j’ai réclamé des chaussures, on ne les a pas revus. Je doute qu’il la prenne le week -end.
Quelques jours plus tard, Mme N Guyen, s’est rendue dans le service où elle a été froidement accueillie par l’infirmière. Elle apportait un grand nombre de vêtements, l’infirmière les a
confisqués et a dit qu’elle les remettrait à My An avec l’accord du médecin, elle ne l’autorise même pas à voir My An qui pourtant est majeur maintenant. Il faut qu’elle prenne rendez vous avec
le médecin d’abord qui décidera s’il l’autorise à la voir. My An pique une colère, réclame ses vêtements, mais le nouvel interne en psychiatrie confirme l’interdiction, il veut rencontrer cette
femme avant.
Je craint que le froid accueil de l’infirmière décourage Mme N Guyen de revenir, car bien des personnes seraient rebutées simplement de rendre visite dans un hôpital psychiatrique, je lui
téléphone donc pour lui expliquer que je suis navrée pour cet accueil, qu’il ne s’agit que d’une formalité, et que de toute façon il fallait bien qu’elle fasse connaissance avec l’interne en
psychiatrie, qui désormais s’occupera de My An, je lui dis également que je suis désolée que le fait qu’elle se soit maquillé exceptionnellement ait pu lui porter tort auprès de ce couple qui se
proposait de l’accueillir. Elle me répond: « Pensez vous! Ce n’est pas à cause du maquillage, ils ont vu qu’elle avait le sang mêlé, il y a plein d’enfant, comme elle, métissés dans les
rues, après le départ des américains ces enfants étaient une honte pour les familles, ils étaient abandonnés dans les rues, les orphelinats du Vietnam communiste en sont pleins! Une idée
lumineuse me traversa l’esprit: My An se maquillait peut être face à des vietnamiens pour cacher ses traits d’eurasienne, cela n’avait rien à voir avec « le souvenir de sa mère prostituée
perdue à l’âge de 5ans comme l’écrivait l’interne précédent!
Le nouvel interne en psychiatrie a eu un entretien avec My An qui allait très bien jusque là et qui ne prenait plus aucun neuroleptique. Mais maintenant elle subit à nouveau des brimades,
elle n’a pas les vêtements apportés, elle a reçu une gifle pour m’avoir demandé la permission de faire cuire du riz « vietnamien » dans l’office du service, elle veut changer de
pavillon d’hospitalisation pour ne plus avoir à faire au nouvel interne en psychiatrie qui lui impose la prise de gouttes de neuroleptiques, lui limite les sorties dans le parc et uniquement si
une infirmière accepte de l’accompagner. J’ai eu une discussion avec lui, ce qui le choque, ce n’est pas que My An n’ai eu pendant deux ans qu’une paire de chaussures en caoutchouc sans bas ni
chaussettes, mais que My An lui dise que je l’avais accompagnée pour acheter ses bottes et payé dix francs de ma poche. « Son problème, lui dis je,est avant tout matériel et social. On s’est
débarrassé d’elle en l’hospitalisant, c’était une bouche inutile à nourrir, elle n’avait pas de chaussures, elle ne demande qu’à vivre normalement et fonder une famille, elle n’est pas débile
mais seulement sans instruction mais apprend vite, elle est dans un service où il y a soit des gens âgés ou présentant de gros troubles psychiatriques, et la salle des patients est tellement
enfumée que l’air est irrespirable, moi aussi à sa place je ne pourrais y passer une journée entière, je peux la comprendre, moi aussi j’aime le grand air et elle a vécu à la rue ».
« Non, me répondit-il, il faut d’abord qu’elle soit traitée et ensuite elle ira mieux. Elle a besoin d’être cadré, je veux qu’elle passe plus de temps dans le service. C’est son comportement
qui fait que l’on se désintéresse d’elle, elle est associable. On ne doit jamais s’attacher à un patient, il faut savoir se protéger.
En désespoir de cause, j’avais eu précédemment une discussion avec le Dr Broussaille: « My An est majeur, elle est ici théoriquement en placement libre, de quel droit lui
refuse t-on de sortir quand elle dit qu’elle veut faire les restaurants pour trouver un emploie de serveuse? A près tout, comme vous dites, elle arrive toujours à trouver quelqu’un qui la
prenne en pitié. »
- Non, dit-il, elle risque seulement de se retrouver à faire le trottoir, c’est régulièrement que des proxénètes surveillent les sorties de l’hôpital, ce sont des proies faciles pour eux.
Mon internat touchait à sa fin, j’allais m’arrêter plus tôt pour cause de congés de maternité. Je suis repassée quelques temps plus tard, pour savoir ce qu’elle était devenue. Quand je la vis,
cela me fendit le cœur, elle était dans le parc, accompagnée par l’infirmière, elle avait perdu son dynamisme enthousiaste, elle avait un regard triste, inexpressif, et parlait avec une petite
voix enfantine. Quand elle me vit, elle me reconnut mais ne manifesta guère d’émotion, elle me dit seulement bonjour. L’infirmière avec fierté m’annonce qu’elle ira en CAT et le week end je
ne sais plus où elle devait aller.
Cette visite me brisa le cœur, j’allais bientôt accoucher, je pris la résolution de ne jamais lui rendre visite à nouveau à l’hôpital. L’infirmière, je ne sais plus pour quelle raison, s’éloigna
de nous quelques instants, j’en profitais pour glisser à My An mon numéro de téléphone écrit auparavant sur un bout de papier et je lui dis: « téléphone moi, quand tu seras en CAT,
j’irai te voir, mais elle semblait si apathique sous l’effet des neuroleptiques, que je me demandais si elle comprenait ce que je lui disais.
Plusieurs années plus tard, je passais ma thèse, je savais que le sujet choisi intéresserait le Dr Broussaille, aussi, l’invitais-je à assister à la présentation de ma thèse.
Je fus reçue avec la mention très bien et les félicitations du jury. Je mourrais d’envie de lui demander des nouvelles de My An, mais je n’osais pas poser la question, à la fois cette peur d’être
accusée de trop m’investir « affectivement » et la peur de savoir que My An croupissait toujours au Vinassier ou autre établissement. Puis, comme l’usage le veut, quelques jours plus
tard je me rendais au Vinassier déposer un exemplaire de ma thèse au secrétariat. J’allais partir quand la secrétaire me rappela et me dit: « au fait, c’est vrai, j’allais oublier, le
Dr Broussaille m’a dit de vous dire que My An est partie vivre avec un élève infirmier en psychiatrie ».
- Ah bon! Et il n’a pas eu d’ennuis pour ses études de partir avec une patiente?
- Il a abandonné la psychiatrie, il s’est orienté vers autre chose, je ne sais plus quoi.
- Merci de me l’avoir fait savoir. Et je suis partie le cœur léger, la vie était belle, j’avais une gentille petite famille, trois beaux enfants en bonne santé, le dernier avait quatre
mois, avec ma thèse, c’était des années de travail que je voyais récompensées, et My An, mon remord, que je gardais au fond de moi s’était évanoui pour une My An libre et j’avais probablement
contribué à ouvrir la cage. En effet j’avais également téléphoné à Mme N Guyen, une de ses filles m’avait dit « My An est passée nous voir pour nous présenter son copain, elle est partie
avec lui, on ne sait pas où elle est ».
- J’allais me consacrer à ma petite famille, je resterai mère au foyer jusqu’à ce que le dernier de mes enfants ait deux ans, car rien ne remplace une mère les deux premières années de la vie, et
si l’on manque cette intimité naturelle des premières années de la vie, on manque les années les plus heureuses d’une vie de mère.
Un jour je travaillerai de nouveau en tant que médecin, mais je n’étais pas pressée, enchantée que j’étais d’être débarrassée d’une thèse qui volait de mon précieux temps auprès de mes
chérubins. Nous avions cela en commun avec mon mari, le goût des joies simples que procurent les enfants et une vie rythmée par les promenades et les baignades dans les nombreux lacs des
environs.
suite:LE ROMAN NOIR DE LA MEDECINE.
chap5
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