Ça marche, bras dessus et bras dessous,
Ça marche, l’un dessus, l’autre dans la boue,
Ça marche, tant qu’on peut encore debout, monter des marches.
Ça roule sans respect ni foi ni loi,
S’écroule sur ceux qui ne font pas le poids,
Ça tourne, et ça tournera comme ça,
Tant que ça marche.
Des loups dans la bergerie,
Bestiale comédie,
Depuis que le monde est monde sont unis!
. J’ai accepté le poste de médecin coordinateur que me proposait le Dr Grondin, bien que consciente d’être dans un établissement aux moyens insuffisants, parce qu’il
m’avait dit que c’était pour un travail administratif imposé par la nouvelle réglementation.
Et j‘entendais bien m‘en tenir là. Seulement, je devais faire aussi des réunions de formation du personnel à la demande du service d’inspection des personnes âgées me
dit-il, il m’était alors difficile de méconnaître les problèmes suivants:
- Contrairement à d’autres établissements du canton qui souvent nécessitaient une attente de deux mois, voir plus, avant qu’une place soit disponible, il y avait toujours une place disponible
rapidement à Prisonvieux, pour deux raisons: c’était un établissement triste qui donnait sur une petite cour intérieur fermée qui ressemblait plus à une cour pour un tour de ronde de prisonniers
qu’une cour de résidence pour personnes âgées d’une part, et d’autre part la mortalité était élevée.
- La mortalité était élevée car on y recevait les patients refusés dans d’autres établissements, démence avancée notamment. Pour ceux là, l’enfermement était moins inhumain, mais il y avait les
autres patients « débarquant en ambulance » d’hôpitaux de départements voisins, patients valides, ayant vécu souvent autonome et sans aide à domicile, et qu’un accident ou une affection
aigue avaient conduit à les hospitaliser en urgence. Sans ménagement parfois, ils étaient mis dans une ambulance, sans même
savoir où ils allaient, protestant parfois tout le long du trajet, puis « déposés » comme un paquet de linge sale, l’œil hagard et terrorisé, ceux qui croyaient encore être « un
monsieur » ou une « dame » se retrouvaient entourés de déments déambulants ou le plus souvent attachés à leur fauteuil chaise pot. Bien souvent on leur disait « c’est en
attendant… », Mais beaucoup répondaient « c’est une maison de vieux, on va me laisser mourir ici, je ne reverrai jamais mon appartement ou ma maison, ma ville ou mon village, ma
boulangerie ou mes amis. » Et ils se laissaient mourir.
. Par la suite, j’ai démissionné mais ai éprouvé le besoin de demander par téléphone au Dr Plouc, médecin inspecteur, d’organiser une consultation hospitalière à distance pour réévaluer les
patients et envisager une solution tenant compte si possible de leurs désirs. Le Dr Plouc insista lourdement pour que je fasse ma demande par écrit en donnant des exemples de cas problématiques, et
de l’adresser à son chef l’inspecteur Pian. Je lui fis la lettre suivante:
«… Je vous écris de part l’obligation déontologique qui est faite à un médecin de signaler aux autorités compétentes les privations dont peut être victime une personne qui
en raison de son âge ne peut se protéger elle-même.
En 2005 j’ai exercé la fonction de médecin coordinateur à la résidence pour personnes âgées de Prison ville à Bel ville, petite ville « tranquille » dans une
région de l’est de la France. Et qui reçoit des patients en placement ou en attente de placement, après hospitalisation au centre hospitalier le plus près de leur domicile.
Durant cette période j’ai pu constater l’effet délétère sur leur santé d’un placement souvent contre leur gré des patients par le biais d’hôpitaux éloignés parce que
les services de soins de suites ou les services de gériatrie locaux sont débordés par les demandes ou refusent des patients opposés au placement, alors qu’à Prison vieux il y a toujours une
place disponible rapidement, et qu’on accepte ceux que l’on refuse ailleurs.
- Dans le premier cas, il s’agissait d’une patiente célibataire de 80 ans, Mme Philomène Dumoulin aidée par une aide ménagère et qui vivait seul avec son chat
« Limo ». Quand son chat mourut, d’une manière particulièrement cruelle, puisque des enfants, voulant jouer les caïds du quartier, mirent le feu à sa poubelle, après avoir jeté son chat
dedans, enfermé vivant dans un sac plastique, Mme Philomène Dumoulin avala ce qui lui restait comme tranquillisants dans la boîte, soit six comprimés « pour dormir et oublier dira-t-elle.
C’était une mesure de représailles, car Mme Philomène Dumoulin refusait d’ouvrir sa porte aux enfants qui réclamait des sucreries le soir d’Halloween. Elle était fille unique, puis vieille fille,
donnait dans sa jeunesse des cours de piano, mais vivait essentiellement des placements du riche héritage parental. Depuis peu elle avait donné procuration sur son compte bancaire à une cousine en
second qui gérait son budget. Elle fut hospitalisée pour tentative de suicide. Sa cousine demanda à ce « qu’elle aille en maison de repos, mais en espérant que Mme Philomène Dumoulin finirait
par accepter un placement en « résidence pour personnes âgées » car, disait-elle, son maintien à domicile était problématique du fait d’une difficulté à se déplacer importante et la
possibilité de chute, et le fait qu‘elle était malvoyante. On lui proposa donc de faire un séjour de quinze jours en « maison de repos » lui dit-on. Elle lui fit croire également
que son séjour serait payé par sa mutuelle, connaissant l‘avarice atavique de cette vieille demoiselle acariâtre chez qui seul son chat, son aide ménagère, et sa cousine en second trouvait grâce à
ses yeux, elle avait toujours une querelle avec un voisin en cours.
Au bout de 15 jours elle ne cessa de réclamer son retour à domicile. Cependant, son retour eut été problématique, étant donné que nous savions que pendant son absence, la
cousine avait déjà vidée une bonne partie de l’appartement aux dires d’un voisin venu lui rendre visite une fois. D’autre part cette patiente qui déjà avait l’habitude de l’inobservance
thérapeutique et de l’automédication, refusa toute prise en charge médicale y compris un traitement pour hypertension artérielle sévère en disant « on ne me fait rien donc je n’ai aucune
raison de rester ». Dans ces conditions je proposais au médecin directeur de Prisonvieux d’organiser sa sortie. Il s’y opposa sauf si sa cousine prenait la responsabilité soit d’un retour à
domicile, soit un placement dans la ville où elle était domiciliée. En effet cette patiente réclamait également de se rendre dans des lieux du centre ville car elle avait l’habitude de sortir
seule en prenant les bus de sa ville dont l’accès de plein pied est aisé pour une personne handicapée. Par la suite, ses accès de colère devinrent de plus en plus fréquent et son état général
s’aggrava. Le chef d’établissement refusa que je l’adresse en consultation gériatrique du centre hospitalier de sa ville à un moment où l’aggravation de son état empêchait un retour à
domicile. Finalement elle décéda environ 4 mois après son admission dans les suites d’un accident vasculaire cérébral sans avoir revu son appartement et son chat, ni être retourné dans sa ville
natale.
Dans le deuxième cas, il s’agissait d’un couple domicilié dans le sud de la France dont les enfants étaient domiciliés dans les environs de Belville. Ils étaient
« pied noirs », c’est-à-dire anciens rapatriés d’Algérie. La santé du mari s’aggrava, il devint sénile et handicapé, comme cela arrive souvent dans les couples âgés, sa femme eut du mal a
le supporté, elle désirait le placer, ses enfants lui proposèrent de partir avec lui quelques temps à Prisonvieux. La femme tenait plus à « sa maison » qu’à son époux, elle avait déjà
vécue de manière traumatisante son départ d’Algérie dont elle gardait le souvenir nostalgique de sa villa à Alger où elle avait élevé ses enfants, le souvenir des jours heureux.
Bien que valide et lucide puisque jusque là elle faisait son ménage et s’occupait de son mari, sa fille s’opposa à son départ en disant « si tu ne veux plus t’occuper de Papa, alors reste avec
lui à la maison de retraite, car nous allons vendre la maison pour pouvoir payer les mensualités. Malgré l’opposition de cette femme, la maison fut vendue en quinze jours, ce traumatisme raviva le
traumatisme du départ d’Alger, et elle devint profondément dépressive.
Ces situations me désespèrent car je pense qu’il y a des fins de vie tellement triste, qu’il serait préférable de mourir dix ans plus tôt si cela permettait de les éviter. Il me semble que
lorsque, faute de place, un patient est adressé loin de son domicile, une consultation gériatrique à un ou deux mois, devrait être prévue pour envisager soit un retour à
domicile si amélioration par le service social de l’hôpital, soit lui proposer un placement plus proche s’il le désire. Si les patients partaient de l’hôpital avec un rendez vous de consultation,
ils accepteraient mieux leur séjour le sachant provisoire. Laisser cette décision au directeur de l’établissement ne respecte pas une règle démocratique qui veut que l’on ne peut être juge et
parti, et c’est le laisser seul face à une famille qui considèrera qu’il va à l’encontre d’une mesure prise par l’hôpital que la famille considèrera comme définitive, et il peut craindre qu’en cas
d’échec ou aggravation de l’état de santé à domicile, on ne le tienne pour responsable. De plus
Comment concevoir qu’un médecin ayant un cabinet médical et la direction d’une maison de retraite sans service social attaché, va vouloir chercher à placer ses patients chez un
concurrent? »…
Dès que j’eus adressé ce courrier au médecin inspecteur, celui-ci changea brusquement d’attitude, après avoir averti le Dr Grondin de ma démarche, ce même médecin qui m’avait
incitée à écrire, me déclara que je pouvais être attaqué par le Dr Grondin « pour défaut de confraternité » devant le conseil de l’ordre, et au cours des quelques échanges téléphoniques
que nous eûmes, j’appris avec stupeur, en entendant les remarques d’une collaboratrice à ses côtés que le Dr Grondin prétendait que j’étais paranoïaque, que je fréquentais une secte, et certains
propos me firent comprendre à ma grande stupeur que le service d’inspection s’intéressait plus à ma vie privée qu’au sort des pensionnaires de Prisonvieux. Blessée dans un premier temps,je ne
réagissais pas, puis écrivais à M Pian responsable du service, après m’être renseigné de son nom auprès de la secrétaire, je voulais que par écrit il me donne le nom de l’auteur de tels propos. Au
lieu de cela, il transmit le courrier au Président du conseil de l’Ordre départemental, le Dr Cassel qui m’écrivit pour me « conseiller une psychothérapie. »
Un jour, alors que je faisais mes consultations à mon bureau, le Dr Cassel me téléphona: